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  • La question du Filioque, A propos de la rcente clarification du Conseil pontifical par Jean-Claude Larchet

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    La question du Filioque PROPOS DE LA RCENTE CLARIFICATION DU CONSEIL PONTIFICAL POUR LA

    PROMOTION DE L'UIT DES CHRTIENS Tire de "Theologia" vol. 70 , No 4, Athnes 1999

    Jean-Claude Larchet

    1. PROLOGUE

    Dans son homlie du 29 Juin 1995 dans la basilique Saint-Pierre de Rome, en prsence du patriarche de Constantinople Bartholome 1er, le pape Jean-Paul II a exprim le dsir que soit clarifie la doctrine traditionnelle du Filioque, prsent dans la version liturgique du Credo latin, pour pouvoir mettre en lumire sa complte harmonie avec ce que le concile oecumnique de Constantinople, en 381, confesse dans son Symbole: le Pre comme source de la Trinit, seule origine du Fils et du Saint-Esprit. Le 13 septembre de la mme anne, le Conseil pontifical pour la promotion de l'Unit des chrtiens rpondait ce dsir en publiant dans l'Observatore romano une Clarification intitule Les traditions grecque et latine concernant la procession du Saint-Esprit (texte traduit dans La documentation catholique n 2125 du 5 Novembre 1995, p. 941-945).

    Ce texte a suscit l'enthousiasme et l'adhsion immdiate de thologiens orthodoxes rputs proches des positions latines. La Documentation catholique (n 2130 du 21 Janvier 1996, p. 89-90) s'est empresse de publier, sous le titre Vers une vision commune du Mystre trinitaire, les rflexions du . Boris Bobrinskoy, , bien que faisant part de quelques rserves, il affirme: Lisant ces lignes, on pourrait s'tonner que la question reste encore pose d'un dsaccord dogmatique entre nos glises (p. 89). Dans son Liminaire de la revue Contacts (48, 1er trimestre 1996, p. 2-4), . Clment considre, propos de la Clarification vaticane que cette, note, admirablement argumente, pourrait bien marquer la fin de la querelle du Filioque (p.2) et affirme: Nous pouvons maintenant comprendre le Filioque dans la perspective de l'glise indivise! (p. 3).

    2. HISTORIQUE DES POSITIONS EXPRIMEES PAR LA CLARIFICATION.

    L'accord d'. Clment tait, peut-on dire, acquis d'avance. La Clarification vaticane est en effet, dans son contenu, moins nouvelle qu'on pourrait le croire, puisqu'elle est en ralit une synthse d'une srie d'articles du Pre J.-M. Garrigues o.p., dont le premier avait t publi par les soins d'. Clment dans le revue Contacts il y a prs de 25 ans (1). Cet article avait suscit l'adhsion enthousiaste de celui-ci, ce qui avait provoqu une vive raction (2) de la part de thologiens du Patriarcat de Moscou (auquel . Clment appartenait alors), en rponse laquelle .Clment affirmait son soutien presque total aux positions thologiques du . Garrigues(3). L'article de J.-M. Garrigues publi dans Contacts fut repris et dvelopp l'anne suivante dans un numro spcial d'Istna consacr la question de la procession du

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    Saint-esprit, u figuraient galement les Thses sur le Filioque de . Bolotov et une contribution d'. Clment fortement marque par les thses du . Garrigues(4). Ce dossier donna lieu un renouvellement et une amplification de la raction critique orthodoxe(5), mais provoqua galement celle d'un patrologue catholique rput pour sa comptence, mais aussi pour sa rigueur intellectuelle dans la pratique du dialogue cumnique, le . Andr De Halleux(6). Celui-ci n'hsitait pas crire propos du dossier d'Istna dont l'article de J.-. Garrigues constituait l'une des pices matresses: On n'a pas affaire ici un vritable dialogue, mais plutt a un essai d'annexion dguise, dans la ligne des conciles unionistes du Moyen-Age. Aussi n'est-il pas surprenant que cette entreprise apologtique ait dj provoqu, du ct orthodoxe, une violente raction(7) et elle ne sera probablement pas a dernire - contre ce que son auteur qualifie, non sans raison, d' "intgration de la doctrine orthodoxe dans a doctrine catholique romaine"(8).

    Ayant bien peru que le P. Garrigues est l'inspirateur des thses exprimes dans la Clarification vaticane(9), . Clment lui renouvelle son soutien dans son rcent Liminaire de Contacts je voudrais souligner le travail admirable, souvent gnial, ralis par le Pre Jean-Miguel Garrigues qui a dit l-dessus tout ce qu'il fallait dire. Je n'aime pas beaucoup parler de moi, mais, pour une fois, je voudrais rappeler que j'ai dvelopp -superficiellement sans doute, comme d'habitude- des positions convergentes(10). Dans le mme Liminaire, . Clment se montre dpit que de cet vnement d'une importance relle, peut-tre dcisive, presque personne n'ait parl(11). L'historique que nous avons prsent permet de comprendre l'une des raisons de ce silence du ct orthodoxe. Une autre raison en est sans doute que ce texte de cinq pages, visiblement rdig la hte et constitu pour l'essentiel d'une simple synthse d'articles prexistants et dont le contenu avait dj fait l'objet d'un rejet de la part de bon nombre de thologiens orthodoxes, d'une part ne saurait prtendre rgler un contentieux thologique qui dure depuis plus de dix sicles et a connu des dveloppements extrmement complexes, et d'autre part mane d'une commission vaticane et n'est pas pare d'une autorit qui lui donnerait un poids suffisant face la multitude de documents pontificaux et aux conciles(12) qui, dans l'glise catholique, ont rig en dogme et confirm la doctrine latine du Flioque et qui, au sein de cette mme glise, continueront a faire autorit tant qu'ils n'auront pas t remis en cause par des instances d'une nature quivalente.

    3. L'ASPECT POSITIF DE LA CLARIFICATION

    La Clarification fait un incontestable effort pour mettre en vidence la reconnaissance par l'glise catholique de ce que l'glise orthodoxe considre comme un principe intangible de sa foi: le fait que le Pre est dans la Trinit la seule cause du Saint-Esprit. Les orthodoxes ne peuvent que se rjouir de voir proclamer: L'glise catholique reconnat la valeur conciliaire cumnique, normative et irrvocable, comme expression de l'unique foi commune de l'glise et de tous les chrtiens, du symbole profess en grec Constantinople en 381 par le IIe concile cumnique. Aucune profession de foi propre une tradition liturgique particulire ne peut contredire cette expression de la foi enseigne et professe par l'glise indivise. Ce symbole confesse sur la base de Jn 15, 26 l'Esprit o (qui tire son origine du Pre). Le Pre seul est le principe sans principe

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    ( ) des deux autres personnes trinitaires, l'unique source () du Fils et du Saint-Esprit. Le Saint-Esprit tire donc son origine du Pre seul ( ) de manire principielle propre et immdiate(13).

    Cette dclaration parat de prime abord tout fait satisfaisante au regard de la foi orthodoxe et semble rallier ses expressions les plus strictes. Ainsi le . Boris Bobrinskoy note: Quand le texte dit que "le Saint-Esprit tire son origine du Pre seul de manire principielle, propre et immdiate", n'y reconnat-on pas le langage du saint Patriarche Photius qui affirmait, dans sa Mystagogie du Saint-Esprit que le Saint-Esprit procde "du Pre seul?" Cette formule tellement dcrie par l'apologtique romaine fut suivie unanimement par toute la dogmatique orthodoxe, depuis saint Grgoire Palamas, saint Marc d'phse et jusqu' nos jours'(14)

    4. PREMIERES RESERVES

    L'enthousiasme que peut manifester un lecteur orthodoxe premire lecture doit cependant tre tempr.

    On peut premirement remarquer que l'glise catholique, de rares exceptions prs (l5), a toujours reconnu la valeur conciliaire cumnique, normative et irrvocable, comme expression de l'unique foi commune de l'glise et de tous les chrtiens, du symbole profess en grec Constantinople en 381 par le deuxime Concile cumnique, de mme qu'elle a toujours reconnu la valeur normative et irrvocable des dfinitions de foi des autres conciles que, en commun avec l' glise orthodoxe, elle reconnat comme cumniques,: Les dfenseurs latins. du Filioque ne voyaient pas l d'inconsquence puisque l'un de leurs arguments habituels tait que le Filioque ne contredisait pas le Symbole de la foi mais s'accordait au contraire avec lui, et en constituait une simple explicitation; cette thse a t prsente rcemment encore par l'inspirateur de la Clarification, le . Garrigues, lorsqu'il appelait cette dernire de ses vux en indiquant quel devait tre son esprit: l serait souhaitable que le pape et les vques catholiques rappellent, la suite du pape Lon III, que a version dogmatique du Symbole de Nice-Constantinople est l'original grec confess par les conciles et que celui-ci contient dj en lui la plnitude de la foi catholique dans le Saint-Esprit dont le Filioque est une explication latine qi ne prtend ren ajouter au dogme conciliaire(16).

    On peut deuximement remarquer que l'affirmation que le Saint-Esprit tire donc son origine du Pre seul ( ) de manire principielle, propre et immdiate n'est pas, dans sa deuxime partie, sans ambigut. Le principiel fait videmment penser principalter augustinien; rapprochement confirm par la rfrence explicite, quelques lignes plus loin, la formule clbre de l'vque d'Hippone selon laquelle le Saint-Esprit tire son origine du Pre "principaliter"(17). Or cette affirmation n'empche pas saint Augustin d'affirmer conjointement (ce que la Clarification ne dit pas, mais permet un lecteur catholique de sous-entendre aisment) que le Saint-Esprit procde du Pre et du Fils "communier", ce qui justifie prcisment le Filioque(18).

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    L'affirmation que le Saint-Esprit procde du Pre seul d'une manire immdiate parat galement ambigu a qui connat la doctrine latine du Filioque. Celle-ci en effet reconnat volontiers que le Saint Esprit procde du Pre seul d'une manire immdiate, mais cela ne l'empche pas d'affirmer conjointement (et la Clarification permet encore ici un lecteur catholique de le sous-entendre) que l'Esprit Saint procde du Fils d'une manire mdiate, autrement dit que le Fils est mdiateur dans -la procession du Saint-Esprit. Saint Grgoire Palamas fut amen rfuter plusieurs reprises cet argument classique des Latins(19).

    Les affirmations que le Pre seul est le principe sans principe ( ) des deux autres personnes trinitaires, l'unique source () et du Fils et du Saint-Esprit et que le Saint-Esprit tire donc son origine du Pre seul, qui paraissent s'accorder parfaitement avec la foi orthodoxe, ne sont elles-mmes pas sans ambigut sous la plume d'un thologien catholique. En effet, l'affirmation que le Pre est principe sans principe n'implique pas ncessairement que le Saint-Esprit ait le Pre comme unique principe, ni que le Fils ne soit pas pour le Saint-Esprit lui aussi un principe, ayant reu du Pre d'tre principe en commun avec lui: par exemple le concile de Florence (qui fut rejet par les orthodoxes), aussitt aprs avoir profess que le Pre est principe sans principe affirme que le Fils est principe (issu) du principe, avant d'affirmer que le Pre et le Fils ne sont pas deux principes du Saint-Esprit mais un seul principe(20). De mme l'affirmation que le Pre est l'unique source du Saint-Esprit peut-elle signifier que le Pre est la source premire sans exclure que le Fils soit source seconde: ainsi en est-il dans a doctrine filioquiste classique, et dj dans le princpalter augustinien voqu ci-dessus(21).

    L'affirmation que le Pre est l'unique Cause trinitaire du Saint-Esprit appelle la mme remarque: elle peut sous-entendre en effet que le Pre soit cause premire et ne pas exclure que le Fils soit cause seconde(22). Un thologien catholique qui a consacr une grande partie de ses travaux dfendre la position filioquiste la plus traditionnelle n'hsitait pas crire rcemment: Nous pouvons reconnatre ensemble un sens trs juste de l'a Patre solo, en percevant l'immanence du Filioque dans l'a Patre solo(23). Et de se rfrer cette remarque de Thomas d'Aquin lui-mme: Mme si le passage [de l'criture] il est dit que le Saint-Esprit procde du Pre portait cette clause qu'il procde du Pre seul, le Fils n'en serait pas exclu pour autant(24).

    On pourra nous croire excessivement souponneux et nous accuser de faire la Clarification un procs d'intention.

    Mais la suite du document confirme malheureusement nos soupons et nos craintes puisqu'elle consiste prcisment dans une tentative pour concilier les affirmations prcdentes avec la doctrine latine du Filioque. Le dsir du pape Jean-Paul II que fut clarifie la doctrine latine du Filioque, prsent dans la version liturgique du Credo latin, pour pouvoir mettre en lumire sa complte harmonie avec ce que le Concile cumnique de Constantinople, en 381, confesse dans son Symbole(25), annonait vrai dire assez clairement la nature et la finalit de l'entreprise: montrer la compatibilit de la doctrine latine du Flioque avec le Symbole de Constantinople, finalit que la Clarification assume parfaitement et reconnat clairement(26) elle-ci rappelle ainsi un document piscopal relativement rcent qui se proposait de montrer au clerg et aux fidles de l'glise catholique de Grce, avec des arguments identiques puiss visiblement la mme

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    source(27), que la rcitation du Credo sans le Filioque tait parfaitement compatible avec la doctrine latine du Filioque et ne signifiait nullement qu'on y renont(28).

    Il convient donc d'examiner les principaux arguments qu'avance la Clarification en vue de parvenir au but qu'elle vise.

    5. LES ARGUMENTS DE LA CLARIFICATION

    1. Les diffrences d'expressions linguistiques.

    La Clarification reprend la thorie que le . Garrigues avait labore et expose dans ses articles(29) (thorie qui fut reprise galement par l'Instruction pastorale de l'piscopat catholique de Grce(30): la divergence entre l'glise orthodoxe et l'glise latine sur la question du Filioque ne serait pas une divergence proprement dogmatique, mais tiendrait un malentendu linguistique, dont l'lucidation permettrait de constater que les deux glises confessent (et ont toujours confess) deux expressions complmentaires de ce qui est au fond la mme foi, de constater autrement dit que la doctrine latine du Filioque est au fond compatible avec la foi exprime dans le Symbole profess Constantinople en 381.

    Selon cette thologie telle qu'elle est reprise par la Clarification, les Pres grecs dsigneraient par le terme d' la relation d'origine de l'Esprit partir du Pre seul, la distinguant de a procession que l'Esprit a en commun avec le Fils qu'ils dsigneraient par un autre terme: (31). C'est pour cette raison [que] l'Orient orthodoxe a toujours refus la formule (32). Mais si l' grecque ne signifie que a relation d'origine par rapprt au seul Pre en tant que principe sans principe de la Trinit, en revanche, la processio latine est un terme plus commun signifiant la communication de la divinit consubstantielle du Pre au Fils et du Pre par et avec le Fils au Saint-Esprit. En confessant le Saint-Esprit "ex Patre procedentem"; les Latins ne puvaient donc que supposer un Filioque implicite qui serait explicit plus tard dans leur version liturgique du symbole(33). La Clarification explique alors que la confession de ce Flioque dans le Credo s'est rpandue en Occident partir du Ve sicle. Les Byzantins en furent choqus lorsqu'ils en eurent connaissance, comme le montre un pisode datant du VIIe sicle rapporte par saint Maxime le Confesseur(34). Mais il y avait alors un malentendu, qui se renouvela ultrieurement dans le refus des orthodoxes d'admettre le Filioque: en voyant le ex Patre Flioque procedentem traduit en grec: , les Byzantins rapportaient, selon leurs habitudes verbales, le l'origine du Saint-Esprit alors que les Latins avaient en vue la communication de la divinit au Saint-Esprit partir du Pre et du Fils dans leur communion consubstantielle, ce qu'il aurait fallu rendre en grec non par mais par . De leur ct les Latins taient victimes du malentendu oppos puisque, de mme que Jn 15, 26 ( ) avait t traduit dans la Vulgate par qui a Patre procedit, le du Symbole de Nice-Constantinople avait t traduit par ex Patre procedentem; il se crait ainsi une fausse quivalence a propos de l'origine ternelle de l'Esprit entre la thologie orientale de l' et la thologie latine de la processio(35).

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    Selon la Clarification, qui suit toujours la thorie du . Garrigues, si elles ne sont plus faussement tenues pour des quivalents mais sont rfrs a leur tradition thologique respective, l' grecque (qui exclut le Flioque) et la processo latine (qui l'implique) expriment deux points de vue lgitimes et parfaitement conciliables, parce qu'ils correspondent des ralits non pas exclusives mais complmentaires. La Clarification cite ici le Catchisme de 'glise catholique (dont le matre d'uvre fut, rappelons-le, un proche du . Garrigues, disciple comme lui du . J.-. Le Guillou, Mgr Christoph on Schnborn, actuellement archevque de Vienne): Pour l'glise catholique, la tradition orientale exprime d'abord le caractre d'origine premire du Pre par rapport a l'Esprit. En confessant l'Esprit comme "tirant son origine du Pre"( , cl. Jn 15, 26), elle affirme que celui-ci tire son origine du Pre par le Fils. La tradition occidentale exprime d'abord la communion consubstantielle entre le Pre et le Fils en disant que l'Esprit procde du Pre et du Fils (Filioque). [...] Cette lgitime complmentarit, si elle n'est pas durcie, n'affecte pas l'identit de la foi dans la ralit du mme mystre confesse (36).

    2. La prsence de la mme conception que la traditon latine au sein de a tradition orientale.

    a) L'quivalence du et du Filioque.

    Selon la Clarification (de mme que selon le . Garrigues) le point de vue latin serait aussi celui d'une partie de la tradition orientale. Elle cite des textes de saint Basile de Csare, de saint Maxime le Confesseur, de saint Jean Damascne, ainsi que la profession de foi de saint Taraise, qui affirment que l'Esprit Saint procde du Pre par le Fils ( ), les trois derniers textes utilisant mme le terme ( ). La Clarification note que cette formule exprime de manire heureuse une relation ternelle entre le Fils et le Saint-Esprit partir du Pre et suggre que cette relation serait la mme que celle qu'expriment les Pres latins par le Filioque, l'ensemble doctrinal manifest par les textes prcdemment cits tmoign[ant] de la foi trinitaire fondamentale telle que l'Orient et l'Occident l'ont professe ensemble pendant l'epoque des Pres(37).

    b) Accord de la tradition alexandrine avec la tradition latine.

    La tradition alexandrine telle qu'elle s'exprime notamment travers deux de ses plus illustres reprsentants, saint Athanase et saint Cyrille, serait en accord plus explicite encore avec la tradition latine. Immdiatement aprs avoir rappel que le Filioque a t confess en Occident partir du Ve sicle [...] pur affirmer la consubstantialit trinitaire puis s'y est progressivement rpandu(38), la Clarification affirme qu'une thologie analogue s'tait dveloppe l'poque patristique Alexandrie partir de saint Athanase et que comme dans la tradition latine, elle s'exprimait avec le terme plus commun de procession () dsignant la communication de la divinit au Saint-Esprit partir du Pre et du Fils dans leur communion consubstantielle(39).

    c) Accord de la tradition latino-alexandrine avec la tradition cappadocienne.

    La Clarification distingue donc d'une part la tradition cappadocienne pour laquelle le Saint-Esprit a son origine du Pre seul, et d'autre part la tradition latino-alexandrine(40)

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    pour laquelle le Saint-Esprit procderait du Pre et du Fils dans leur communion consubstantielle(41). Elle considre qu'il s'agit de deux approches(42) diffrentes, mais qu'elles sont nanmoins non seulement conciliables, mais complmentaires. Selon la Clarification, saint Maxime articule ensemble les deux approches -cappadocienne et latino-alexandrine- de l'origine ternelle de l'Esprit: le Pre est le seul principe sans principe (en grec ) du Fils et de l'Esprit; le Pre et le Fils sont source consubstantielle de la procession ( ) de ce mme Esprit(43), lorsqu'il crit dans son Opuscule thologique et polmque : Sur la procession, ils [les Romains] ont amen les tmoignages des Pres latins, en plus, bien sur, de saint Gyrille d'Alexandrie dans l'tude sacre qu'il fit sur l'vangile de saint Jean. A partir de ceux-ci ils ont montr qu'eux-mmes ne font pas du Fils la Cause () de l'Esprit - ils savent, en effet, que le Pre est la Cause unique du Fils et de l'Esprit, de l'un par gnration, de l'autre par mais ils ont expliqu que celui-ci provient () travers le Fils et montr ainsi l'unit et l'immutabilit de l'essence(44). Il est noter que c'est ce texte, rencontr par J.-M. Garrigues lors de ses travaux sur saint Maxime, qui fut a l'origine de sa thorie, exprime dans ses diffrents articles que nous avons cits, et reprise en substance par la Clarification.

    d) Accord des dfntions du IVe concie du Latran (1215) et du concile de Lyon (1274) avec a tradition latino-alexandrine.

    La Clarification veut montrer que les dfinitions du IVe concile du Latran (1215) et du concile de Lyon (1274) se situent dans la ligne de cette tradition (et inversement contribuent l'clairer). Selon le premier concile: le Pre, en engendrant ternellement le Fils, lui a donn sa substance. [...] l est vident qu'en naissant le Fils a reu la substance du Pre sans qu'elle fut aucunement diminue, et qu'ainsi le Pre et le Fils ont mme substance. Ainsi le Pre, le Fils, et le Saint-Esprit qui procde partir des deux, sont une mme ralit.

    Selon le second concile voqu, le Saint-Esprit procde ternellement du Pre et du Fils, non pas comme deux principes, mais comme d'un seul principe (tanquam ex uno principio)(46). La Clarification, se souvenant que les dfinitions du concile d'union de Lyon furent refuses par les orthodoxes et que la formule cite encourt l'objection de ces derniers de faire procder 'Esprit Saint de l'essence, veut interprter cette formule d'une part la lumire de la dfinition du concile du Latran qu'elle cite auparavant (selon laquelle la substance n'engendre pas, n'est pas engendre, ne procde pas, mais c'est le Pre qui engendre, le Fils qui est engendr, le Saint-Esprit qui procde, en sorte qu'il y ait distinction dans les personnes et unit dans a nature)(47) et d'autre part selon l'interprtation du Catchisme de 'glise catholique: L'ordre ternel des personnes divines dans leur communion consubstantielle implique que le Pre soit l'origine premire de l'Esprit en tant que "principe sans principe" ([concile de Florence] Denzinger 1331), mais aussi qu'en tant que Pre du Fils unique il soit avec lui "l'unique principe dont procde l'Esprit Saint" (IIe concile de Lyon)(48). On retrouve dans ce dernier texte, sous la plume de Mgr Christoph on Schnborn(49), la tentative qu'avait faite son ami J.-M. Garrigues pour rectifier dans sa forme une justification du Filioque critique comme essentialiste non seulement par des thologiens orthodoxes, mais par certains thologiens catholiquesh(50), et pour la resituer dans un contexte personnaliste(51), tentative qui avait en son temps trouv un cho favorable chez certains thologiens orthodoxes(52).

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    Sans entrer dans la rflexion critique sur ces arguments, on se demandera, en passant, ce que vaut, d'un strict point de vue mthodologique, le procd consistant interprter un concile la lumire d'un concile antrieur dont la vise et le contexte sont tout autres. On constatera, d'autre part, en toute objectivit, que les dfinitions du concile de Lyon subissent ici une dulcoration(53), de mme que celles du concile de Florence. Le Catchisme et la Clarification cherchent manifestement donner une forme acceptable ces dfinitions dont ils savent qu'elles ont t rejetes par les orthodoxes en leur forme originelle, mais auxquelles ils ne sont nullement disposs renoncer.

    3. La mdiation du Fils dans la procession du Saint-Esprit.

    La tentative que nous venons d'voquer revient justifier la mdiation du Fils dans la procession du Saint-Esprit partir du Pre en utilisant cet argument (longuement prsent auparavant dans deux articles du Pre Garrigues)(54): le Pre est Pre du Fils et a ce titre ne peut pas impliquer le Fils quand il fait procder le Saint-Esprit. l est noter que cet argument, qui peut paratre nouveau ceux qui ne connaissent pas les dtails de l'histoire de la controverse du Filioque, est en ralit un argument ancien, comme en tmoigne la rfutation qu'en fait saint Grgoire Palamas dans ses Traits apodictiques. l est noter aussi que cet argument a t souvent utilis par les thologiens orthodoxes latinophrones, et qu'on le trouve notamment dans les Thses sur le Flioque de . Bolotov(55). Toujours est-il que a Clarification, sensible l'cho positif que cet argument a (re)trouv dans les milieux orthodoxes latinophrones actuels la suite de sa reprise et de son dveloppement par le . Garrigues s'y arrte longuement. Elle affirme ainsi de manire trs nette que dans l'ordre trinitaire, le Saint-Esprit est conscutif la relation entre le Pre et le Fils puisqu'il tire son origine du Pre en tant que celui-ci est le Pre du Fils unique(56). On voit ici comment l'affirmation, plusieurs fois rpte dans la Clarification, que le Pre est la seule origine du Saint-Esprit -affirmation qui, prsente d'abord de manire isole semblait s'accorder avec la position orthodoxe- trouve ici ce qui 'est pas seulement un complment, mais un correctif, qui clarifie en effet la faon dont elle tait ds le dpart entendue. Le Pre est la seule source du Saint-Esprit, mais puisqu'il est Pre du Fils, il implique ncessairement le Fils quand il fait procder l'Esprit, et donc l'Esprit procde du Pre et du Fils: CQFD [ce qu'il fallait dmontrer]. On retrouve ici la vieille conception filioquiste de la ncessaire mdiation du Fils dans la procession du Saint-Esprit partir du Pre(57).

    La Clarification va mme plus loin, puisque, dans la logique de la thorie du . Garrigues qu'elle adopte(58), elle va jusqu' subordonner a relation de parti-filiation du Pre avec le Fils (le fait pour le Pre d'engendrer le Fils et le fait pour le Fils d'tre engendr par le Pre) au fait que le Fils contribuerait a faire procder l'Esprit Saint: Le Pre n'engendre le Fils qu'en spirant ( en grec) par lui l'Esprit Saint, et le Fils n'est engendr par le Pre que dans la mesure la spiration ( en grec) passe par lui(59); le Pre n'est pre du Fils Unique quen tant pour lui et par lui l'origine du Saint-Esprit(60). Cette affirmation est reprise par la suite: La spiration de l'Esprit partir du Pre se fait par et travers (ce sont les deux sens de en grec} l'engendrement du Fils(61). On voit comment la Clarification a ici totalement perdu de vue la distinction qu'elle avait tablie entre une prtendue approche cappadocienne et une prtendue approche latino-alexandrine, pour retrouver un point de vue ekporse partir du Pre seul et procession partir du Pre et du Fils se trouvent confondues au profit de cette dernire, et pour retrouver aussi la

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    classique conception filioquiste qui prtend assimiler le grec (ou encore l'affirmation patristique que le Saint-Esprit repose dans le Verbe(62) au Filioque latin (assimilation qui depuis de nombreux sicles bnficie, au sein de l'glise orthodoxe, de l'aval du courant latinophrone). l est d'ailleurs significatif que; aprs la publication de la Clarification, J.-. Garrigues ait pu aisment montrer des lecteurs catholiques qui s'taient inquits d'une certaine diffrence de vocabulaire entre la Clarification et les dfinitions du concile de Florence, que, quand au fond, celle-l est en accord avec celles-ci(63).

    La Clarification affirme dans le mme temps et de manire tout fait consquente dans le cadre de sa propre logique que c'est dans l'Esprit que [la] relation entre le Pre et le Fils atteint elle-mme sa perfection trinitaire(64), la spiration du Saint-Esprit a partir du Pre par et travers l'engendrement du Fils caractrisant cet engendrement de manire trinitaire(65). On voit pointer dans cette ide une thse classique des thologies augustinienne et thomiste, qui trouvait son expression chez Augustin dans l'affirmation bien connue que le Saint-Esprit est l'amour du Pre et du Fils. Et en effet la clarification fait rfrence quelques lignes plus loin une tradition remontant saint Augustin, et voque par la suite l'amour divin qui a son origine dans le Pre repose dans "le Fils de son amour" pour exister consubstantiellement par celui-ci dans la personne de l'Esprit, le Don d'amour(66); elle parle aussi par la suite du caractre original de la personne de l'Esprit comme Don ternel de l'amour du Pre pour son Fils bien-aim(67). Ces dernires expressions montrent que la Clarification situe sa conception dans l'ordre thologique, tout en faisant apparatre ses implications et ses prolongements dans l'ordre conomique, auquel renvoient trs clairement de nombreuses rfrences scripturaires. On voit apparatre ici l'ide sous jacente la doctrine latine du Filioque selon laquelle l'ordre thologique se rvle dans l'ordre conomique, et selon lequel l'ordre conomique permet de connatre l'ordre thologique dont il est l'expression.

    6. CRITIQUE DE LA THEORIE E DES ARGUMENTS PRESENTES PAR LA CLARIFICATION

    1. La diffrence des positions orthodoxe et catholique romaine ne consiste pas en un simple malentendu linguistique.

    La thorie linguistique labore par J.-M. Garrigues et reprise par la Clarification est excessivement schmatique et artificielle. J.-. Garrigues en a eu l'ide en lisant le passage de l'Opuscule thologique et polmique de saint Maxime le Confesseur celui-ci dissipe un malentendu en incriminant le fait [pour les Latins] de ne pouvoir exprimer sa pense dans d'autres mots et en une autre langue comme dans les siens, difficults que nous [les Grecs] nous rencontrons aussi, et explique qu'en disant que l'Esprit Saint procde aussi du Fils ( ) (formule qui suscitait la critique de certains Byzantins) le pape Thodore er et les thologiens de son entourage n'ont pas fait du Fils la cause du Saint-Esprit -car ils savaient le Pre cause unique de Celui-la selon la gnration et de Celui-ci selon la procession ( )-, mais qu'ils ont voulu manifester le fait [pour l'Esprit] de sortir par Lui [le Fils] ( ' )(68). J.-M. Garrigues en a tir la conclusion que pendant des sicles un malentendu s'tait maintenu

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    propos de la question du Filioque parce qu'une fausse quivalence s'tait tablie entre l' greque et la processio latine, cette dernire correspondant en fait au grec. En ralit le malentendu que dissipe Maxime ne se limite pas, loin de l, a un problme de ocabulaire(69), et a fortiori la controverse sur le Flioque ne s'explique-t-elle pas et n'est-elle pas susceptible de se rsoudre en des termes aussi simples; penser le contraire, c'est faire injure la culture et l'intelligence des thologiens des deux bords qui pendant plus de douze sicles ont confront de manire dtaille leurs positions sur ce sujet.

    Cette thologie linguistique est particulirement rductrice et simplificatrice. Un thologien catholique qui est l'un des meilleurs connaisseurs de la pense et du vocabulaire des Pres, le . Andr De Halleux crit notamment son propos: La reconstruction historique du . Garrigues parat d'une ingniosit trop artificielle pour tayer ses conclusions doctrinales(70). Nous voudrions simplement faire remarquer qu' la lecture des textes patristiques tant latins que grecs, le vocabulaire ne parat pas aussi rigide que le prtend la Clarification la suite du . Garrigues, mais possde au contraire une certaine souplesse, et c'est justement ce qui rend parfois difficile l'interprtation de certaines formules dont seul le contexte peut permettre de dterminer le sens. S'il est vrai que les mots grecs et ont un sens plus restreint que les mots latins processio et procedere et se rapportent le plus souvent l'origine de l'existence personnelle du Saint-Esprit partir du Pre, ils peuvent aussi, chez les Pres grecs, avoir un sens assez large et servir exprimer la procession du Saint-Esprit entendue dans une perspective conomique (celle de son envoi, comme don u grce dans le monde)(71) ou dans une perspective nergtique (celle de sa communication ou de son rayonnement ternels comme nergie); inversement les mots , , , qui sont le plus souvent utiliss dans un sens conomique ou nergtique, peuvent aussi se rapporter, sur le plan thologique, l'origine personnelle du Saint-Esprit(72). Quant au procedere latin, dont le sens est, il est vrai, tellement large qu'il est parfois utilis pour dsigner l'engendrement du Fils, il est videmment employ aussi de manire frquente par les Pres latins dans un sens troit correspondant au sens troit de l' grec.

    La thorie, labore sr la base de la distinction linguistique prcdente, selon laquelle, sur le plan proprement thologique, les termes et processio / exprimeraient deux traditions thologiques diffrentes et complmentaires, n'est pas recevable.

    1) Premirement, le sens le plus commun du grec, qui est conomique ou nergtique, ne correspond pas a sens particulier du procedere auquel la Clarification, la suite du . Garrigues, entend l'assimiler: celui d'une communication de consubstantialit, ou pour parler plus clairement, d'une transmission de l'essence ou de la nature divine du Pre et du Fils (u par le Fils) au Saint-Esprit, les Pres latins tant d'ailleurs loin de tous s'accorder sur ce sens du mot procedere privilgi par la doctrine filioquiste.

    2) Deuximement cette thorie suppose que chaque partie en cause ne peroive qu'une partie de la vrit, 'apprhende qu'un aspect de la vie trinitaire et ignore l'autre: ainsi l' grec percevrait et exprimerait la procession du Saint-Esprit selon l'hypostase (ou son origine hypostatique) partir du Pre, tendis que le procedere latin percevrait et exprimerait sa procession selon l'essence ou la nature divine partir de Pre et du Fils.

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    Outre ce que cette seconde affirmation a de contestable en prtendant attribuer aux Pres latins, sous couvert d'uniformit linguistique, une conception que tous n'ont pas partage, une telle dissociation est irrelle. Les Pre grecs n'ont aucunement spar la procession ou l'ekporse selon l'essence de l'ekporse ou la procession selon l'hypostase, de mme que tous les Pres latins n'ont pas spar la procession selon l'essence de la procession selon l'hypostase. Comme l'crit le . . De Halleux: si la processio latine n'est pas synonyme de l'ekporse grecque, il ne s'ensuit pas que chacun de ces concepts exprime exclusivement l'un des deux aspects complmentaires du mystre, le premier portant sur la communion consubstantielle et le second sur le caractre hypostatique. Ce dcoupage en dfinitions abstraites a peu de chance de traduire la complexit vivante de la pense patristique, pour laquelle la procession connotait sans doute l'origine personnelle, et l'ekporse, la participation essentielle. Pourquoi donc chacune des deux parties de la chrtient n'aurait-elle saisi qu'une moiti du donn rvl(73)?

    3) Troisimement on retrouve dans cette thorie adopte par la Clarification la tendance vouloir isoler la position des Cappadociens en l'opposant la tradition latine et la tradition alexandrine ces deux dernires tant prsentes non seulement comme convergentes mais comme constituant une mme tradition de pense (lorsqu'on par le d'une tradition latino-alexandrine). La tendance isoler la tradition cappadocienne tait plus nette encore dans les articles du . Garrigues et tait pousse l'extrme dans un livre de son matre le . J.-M. Le Guillou qui ne cachait d'ailleurs pas son hostilit l'gard de cette tradition(74). En fait il y a un accord de fond entre la position des Cappadociens et celle des grands Alexandrins (mme si ceux-ci ont un vocabulaire souvent plus large, plus souple et moins prcis, et aussi plus essentialiste). En revanche, nous l'avons dj signal, on ne trouve pas dans la tradition latine l'unanimit que la Clarification y voit a la suite du . Garrigues. L'ide d'une procession du Saint-Esprit selon la substance ou la nature divine partir du Pre et du Fils se trouve bien en effet chez Augustin et ses disciples, et avant Augustin chez un Pre latin a qui la triadologie augustinienne doit beaucoup: Tertullien(75). Mais cette position, qui non seulement est partielle -nous le concdons volontiers a la Clarification et au . Garrigues- mais errone, est loin d'tre partage par tous les Pre latins non seulement antrieurs, mais postrieurs Augustin (comme saint Hilaire de Poitiers, saint Ambroise de Milan, et mme comme saint Lon le Grand et saint Grgoire le Grand).(76). Et il est probable que la position latine que saint Maxime le Confesseur dfend comme orthodoxe dans son Opuscule thologque et polmque tmoigne de l'existence, son poque, au sein de l'glise latine, d'un courant thologique parallle au courant augustinien et en dsaccord avec lui(77).

    2. Dissociation inacceptable de l'ekporse selon a personne et de a procession selon la nature.

    Il nous faut examiner ici plus longuement la dissociation qu'opre la Clarification entre ekporse selon l'hypostase et procession selon la nature -bien qu'elle s'exprime de manire plus discrte et moins tranche dans sa terminologie que dans les articles du . Garrigues dont elle s'inspire- car elle est une pice matresse de son argumentation.

    On peut remarquer qu'une telle dissociation est en ralit inexistante non seulement entre la reprsentation orientale et la reprsentation occidentale, mais au sein mme de la pense

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    des Pres grecs (et des Pres latins qui sont en accord avec eux). Au plan proprement thologique, le Saint-Esprit (de mme que le Fils) procde du Pre seul non seulement selon l'hypostase, mais selon l'essence (ainsi les Pres soulignent parfois ce dernier aspect en notant que le Saint-Esprit procde du Pre selon l'essence(78). l reoit du Pre seul son essence en mme temps qu'il reoit de lui seul son hypostase. La monarchie du Pre, sur laquelle insistent particulirement les Cappadociens, signifie que le Pre est la seule source non seulement de l'hypostase mais de l'essence des deux autres personnes trinitaires. L'hypostase et la nature sont reues en mme temps et indissociablement et par le Fils et par le Saint-Esprit. Selon un principe affirm par saint Maxime et raffirm par saint Jean Damascne, il n'y pas d'hypostase sans nature ou sans essence(79). Quand les Pres disent que le Saint-Esprit reoit du Pre son existence personnelle, ils n'entendent pas par la qu'il reoive seulement son hypostase: il existe partir du Pre immdiatement et indissociablement non seulement comme Saint-Esprit mais comme Dieu, comme une personne de nature divine, comme Saint-Esprit qui est Dieu(80). De mme quand les Pres affirment que le Saint-Esprit reoit du Pre son tre (par exemple lorsque saint Grgoire de Nysse crit que le Saint-Esprit tient son tre [] attach comme sa cause au Pre dont il procde),(81) ils entendent la fois et indissociablement son hypostase et son essence. De mme donc que le Fils est engendr du Pre seul directement et sans intermdiaire, recevant du Pre seul d'exister comme Fils diffrent de lui et comme Dieu identique lui, le Saint-Esprit procde du Pre seul directement et sans intermdiaire, recevant du Pre seul d'exister comme Esprit diffrent de lui et comme Dieu identique lui. La monarchie du Pre sur laquelle insistent les Cappadociens signifie non seulement que le Pre est seul principe et cause et du Fils et de l'Esprit Saint, mais qu'il est aussi le seul principe de leur diffrence hypostatique (tant la cause du Fils par engendrement et celle de l'Esprit par procession) et en mme temps le seul principe de leur identit de nature(82), tant la seule source de la divinit que l'un et l'autre reoivent de lui seul(83). On doit seulement faire la distinction suivante: le Pre cause l'hypostase du Saint-Esprit, tendis qu'il lui communique l'essence divine, de mme qu'il cause l'hypostase du Fils et lui communique l'essence divine, car sinon il serait la cause de sa propre essence, l'essence qu'il communique l'un et a l'autre tant la sienne. Mais cette distinction n'enlve rien la simultanit des deux procs, ni surtout au fait que c'est du Pre seul que le Saint-Esprit tient tant son essence que son hypostase(84).

    3. Affirmaton inacceptable de la mdiation du Fils dans la procession du Saint-Esprit.

    a. L'Esprit Sant procde du Pre par le Fls.

    La Clarification reprend l'argument filioquiste ancien d'une mdiation du Fils dans la procession du Saint-Esprit partir du Pre. Dans la ligne de la pense filioquiste telle qu'elle s'est exprime au concile d'union de Florence, la Clarification affirme l'identit fondamentale de l'expression latine l'Esprit Saint procde du Pre par le Fils ( ). Les thologiens orthodoxes ont toujours refus et rfut une telle identification, que les thologiens latinophrones ont cependant t ports admettre, raison pour laquelle sans doute la Clarification se risque avancer de nouveau cet argument.

    Elle le fait en s'appuyant sur trois citations patristiques. La premire est de saint Basile: Par le Fils qui est un, (le Saint-Esprit] se rattache au Pre qui est un, et complte la bienheureuse Trinit digne de toute louange(85). La deuxime citation est de saint Maxime le Confesseur:

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    Par nature le Saint-Esprit selon l'essence procde substantiellement du Pre par le Fils engendr ( , ' , ' ' ).(86) La troisime citation est de saint Jean Damascne: Je dis que Dieu est toujours Pre, ayant toujours partir de lui-mme son Verbe, et par son Verbe ayant son Esprit procdant de lui ( ).(87) La Clarification renvoie un autre passage de saint Jean Damascne qu'elle ne cite pas mais qui est le suivant: C'est la mme intelligence, abme de raison [le Pre], qui engendre le Verbe et projette, par le Verbe, l'Esprit manifestant ( ). [...] L'Esprit Saint est la puissance manifestant le secret de la divinit; procdant du Pre par le Fils ( ' ) comme lui-mme le sait, et non par gnration(88).

    Le texte cit de saint Basile ne nous parat pas pouvoir tre pris en considration dans ce contexte puisqu'il ne traite pas de la procession du Saint-Esprit qui est un (c'est--dire indpendant selon son hypostase) tout en tant uni au Pre et au Fils (selon la nature divine commune). En revanche quelques lignes plus loin, lorsque saint Basile parle de la procession du Saint-Esprit, il affirme trs clairement que le Saint-Esprit procde du Pre seul: on le dit tre de Dieu (le Pre] ( ), non point le manire dont toutes les choses viennent de Dieu, mais en tant qu'il sort de Dieu [le Pre] ( )(89).

    Le passage de saint Maxime cite par la Clarification avait t maintes fois prsent par le . Garrigues comme une justification exemplaire de sa propre thorie; celui-ci considrait notamment que le Confesseur ici a runi les deux intuitions [cappadocienne-orientale et latine-alexandrine, qui s'expriment respectivement par les expressions "par le Fils"et "Filioque"] en une seule formule d'une trs grande densit(90). Or ce texte, parmi d'autres textes ambigus de Maxime (91), est celui qu'il ne fallait pas citer, car il est le moins apte au rle qu'on veut lui faire jouer: si tel qu'il est prsent ici, hors de son contexte, il peut certes faire illusion et paratre confirmer tout fait la thse du . Garrigues reprise par la Clarification, replac dans son contexte il permet au contraire de la rfuter. Je comprends, crit Maxime, qu'ici la sainte criture parle des nergies du Saint-Esprit, donc des charismes de l'Esprit, qu'il appartient au Verbe d'accorder l'glise en tant que tte de tout le corps. L'Esprit de Dieu reposera sur lui, esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de pit; et il le remplira d'esprit de crainte de Dieu (Is 11, 2-3). Si la tte de l'glise, selon la pense de l'humanit, c'est le Christ, alors celui qui par nature, en tant que Dieu, a l'Esprit, accorde l'glise les nergies de l'Esprit. C'est en effet pour moi que le Verbe est devenu homme, pour moi aussi qu'il accompli tout le salut, qu' travers ce qui est mien il m'a attribu ce qui selon la nature lui tait propre. Par ce qu'il a tant devenu homme et comme le tenant de moi, il manifeste ce qui lui est propre, et il s'attribue lui-mme la grce qu'il me fait en tant qu'ami de l'homme, l inscrit mon propre crdit la puissance de vertus qui lui est propre par nature. A cause de quoi l est dit encore recevoir ce que par nature il possde sans commencement et au-del de toute raison. Car de mme que l'Esprit Saint existe selon l'essence [comme Esprit] de Dieu le Pre, de mme par nature selon l'essence est-il [Esprit] du Fils, en tant que procdant ineffablement du Pre, essentiellement, par le Fils engendr, et donnant au chandelier, c'est--dire l'glise, ses propres nergies comme des lampes(92). l est parfaitement clair a

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    la simple lecture de ce texte que le propos de Maxime se situe dans une perspective conomique, et ne concerne pas l'origine du Saint-Esprit au sein de la Trinit, mais sa manifestation, sa communication, son don aux chrtiens dans l'glise comme grce ou -Maxime utilise le mot plusieurs reprises- comme nergie(93).

    C'est dans une perspective analogue -celle de la manifestation de l'Esprit Saint comme nergie- qu'il faut comprendre le passage du De fde orthodoxa de saint Jean Damascne auquel renvoie la Clarification, puisque celui-ci parle trs clairement de l'Esprit manifestant, et prcise plus loin que l'Esprit Saint est la puissance manifestant le secret de la divinit, le mot puissance () tant un terme souvent utilis par les Pres grecs (notamment Denys l'Areopagite)(94) pour qualifier les nergies divines. Mais saint Jean Damascne vise ici la manifestation des nergies divines issues du Pre, par le Fils dans le Saint-Esprit non sur le plan conomique, dans la cration, mais au sein de la divinit et autour d'elle. Tout le contexte de ce passage est d'ailleurs nergtique, puisque le Pre lui-mme est dsign comme soleil sur essentiel, source de bont, abme d'essence, de raison, de sagesse, de puissance, de lumire, de divinit, source envoyant le bien cach en elle, et que le Fils est lui-mme dsign comme verbe, sagesse, puissance et volont du Pre, noms qui dsignent non des qualits propres telle ou telle hypostase, mais des proprits de l'essence divine qui est commune aux trois personnes, qualits ou attributs se communiquant comme nergies d'une personne l'autre (du Pre, par le Fils, au Saint-Esprit) et se manifestant comme telles. C'est sans doute dans le mme sens qu'il faut comprendre la formule de saint Jean Damascne cite par la Clarification: Je dis que Dieu est toujours Pre, ayant toujours partir de lui-mme son Verbe, et par son Verbe ayant son Esprit procdant de lui, le texte du Contra manichaeos dont est extraite cette phrase insistant bien par ailleurs sur le fait que le Pre est seul principe et cause et du Fils et du Saint-Esprit: S'il y a trois hypostases, il y a cependant un seul principe. En effet, le Pre est le principe du Fils et de l'Esprit, non selon le temps, mais selon la cause. Car le Verbe et l'Esprit sont (issus) du Pre, mais pourtant pas aprs lui. Car de mme que la lumire est (issue) du feu et que le feu ne prcde pas la lumire dans le temps -il ne peut en effet y avoir un feu qui ne soit pas lumineux, et le feu est le principe et la cause de la lumire qui est (issue) de lui-, de mme le Pre est-il la cause du Verbe et de l'Esprit -en effet, le Verbe et l'Esprit sont (issus) du Pre- sans qu'il prcde dans le temps. Je confesse donc que le Pre est l'unique principe et cause naturelle du Verbe et de l'Esprit(95).

    On pourrait trouver d'autres textes des Pres o est voque une mdiation du Fils dans la procession du Saint-Esprit, mais cette procession est en fait la manifestation ou la communication des nergies divines, soit ternellement, au sein de la divinit et autour d'elle, soit temporellement dans la cration. C'est le cas notamment chez saint Grgoire de Nysse souvent cit a ce propos(96) o chez saint Cyrille d'Alexandrie qui, malgr des expressions en apparence essentialistes, s'accorde fondamentalement sur ce point avec la tradition cappadocienne(97). C'est dans une perspective semblable que 'on peut comprendre aussi les expressions apparemment filioquistes de certains Pres latins comme saint Hilaire de Poitiers, saint Ambroise de Milan et mme saint Lon le Grand et saint Grgoire le Grand(98), la ligne de sparation n'tant pas, comme le pense la Clarification a la suite du Pre Garrigues entre la tradition cappadocienne et la pense latino-alexandrine, mais entre la tradition laquelle appartiennent fondamentalement les Cappadociens, les

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    Alexandrins et les Pres latins que nous avons voqus, d'une part, et la tradition de pense issue de Tertullien, d'Augustin puis de Thomas d'Aquin, d'autre part.

    b. L'Esprt-Sant procde du Pre du Fls.

    La Clarification propose un autre argument en faveur de la mdiation du Fils dans la procession du Saint-Esprit. Cet argument, exprim de diffrentes faons, revient, nous l'avons , affirmer que le Fils intervient ncessairement dans la procession du Saint-Esprit du fait que le Pre, qui est la source et le principe de la procession du Saint-Esprit, est Pre du Fils. Cet argument qui, avons-nous remarqu, avait dj t prsent par . Bolotov (dont s'est inspir le . Garrigues) au dbut de ce sicle, et s'est attir rcemment encore la sympathie de thologiens orthodoxes du courant latinophrone(99), tait dj avanc il y a bien longtemps par les dfenseurs latins du Flioque et par leurs sympathisants grecs, comme en tmoigne la rfutation qu'en fait saint Grgoire Palamas dans ses Traits apodctiques. Remarquons tout d'abord que l'argument joue sur les mots (ou sur les concepts). Comme le montre saint Grgoire Palamas, que Pre fasse penser Fils (ou que le premier concept implique l'autre dans la pense) n'implique pas que le Pre implique le Fils en ralit quand il fait procder l'Esprit. Comme le fait d'ailleurs remarquer le docteur hsychaste, au plan mme des noms, l'appellation de Pre, si elle dsigne dans un sens troit le Pre du Fils, le dsigne aussi dans un sens plus large comme Pre de l'Esprit en tant que cause de celui-ci, ce que suggre l'aptre Jacques lorsqu'il l'appelle le "Pre des lumires"(Jc 1, 17)(100), sans que cela implique pour autant que le Saint-Esprit soit engendr ni que le Pre soit proprement Son Pre. La proprit hypostatique du Pre en tant que tel ne se limite pas engendrer le Fils, mais est aussi de faire procder l'Esprit. Le Pre est en mme temps l'engendreur du Fils et l'metteur () du Saint-Esprit. Lorsqu'ils dfinissent les proprits hypostatiques des trois personnes divines, les Pres soulignent d'ailleurs que celle du Pre est d'tre in engendr, et non pas d'engendrer, ce qui exclut que l'on envisage cette proprit hypostatique par rapport au Fils seulement. l faudrait ajouter cela les considrations de plusieurs Pres comme Denys l'Aropagite qui soulignent le caractre apophatique de la paternit(101) et excluent que l'on envisage celle-ci dans un sens troit, comme le fait la thologie latine.

    On ne voit d'ailleurs pas pourquoi le fait d'tre Pre du Fils impliquerait pour le Pre que le Fils lui fut associ (ou pour le Fils qu'il fut associ au Pre) pour faire procder l'Esprit.

    En outre, le fait d'tre Pre du Fils n'implique pas pour le Pre une relation plus troite avec le Fils qu'avec le Saint-Esprit et ne confre pas au Fils des privilges que l'Esprit n'aurait pas, en dehors de sa proprit hypostatique d'tre engendr.

    L'argument de la Clarification reflte la tendance traditionnelle de la doctrine latine du Filioque valoriser la relation Pre-Fils par rapport la relation Pre-Esprit(102) et introduire ainsi un certain dsquilibre au sein de la Trinit. l reflte aussi la tendance de cette mme doctrine, qui conoit l'ordre thologique partir de l'ordre conomique, accorder la priorit la gnration du Fils par rapport la procession du Saint-Esprit.

    Contre la tendance d'une certaine tradition latine (qui se retrouve dans la Clarifcation)(103) concevoir l'existence des personnes trinitaires selon l'ordre de leur rvlation et de leur manifestation (qui est aussi l'ordre de la prire), et donc faire du Fils

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    un intermdiaire dans la procession du Saint-Esprit partir du Pre, les Pres grecs qui ont rfut la doctrine latine du Filioque ont affirm non seulement l'indpendance de ces deux ordres (thologique et conomique)(104) mais 'indpendance de la gnration du Fils et de a procession du Saint-Esprit, non seulement d'un point de vue chronologique mais d'un point de vue logique. Ce n'est pas parce que le Fils est manifest ternellement et dans le monde, et est cit, dans la confession de foi (le Credo) ou le signe de la Croix, aprs le Pre et avant le Saint-Esprit qu'il est, quand son origine, engendr avant que 'Esprit ne procde, et que l'essence divine li est communique avant qu'elle ne soit communique au Fils. Les Pres grecs soulignent que de mme que le Fils est engendr par le Pre (recevant de lui son hypostase et la nature divine) directement, immdiatement et sans intermdiaire, le Saint-Esprit procde du Pre (recevant de lui son hypostase et la nature divine) directement, immdiatement et sans intermdiaire(105). l faudrait ajouter ici tous les arguments qu'avancent les mmes Pres pour montrer que, sur le plan thologique de l'origine des personnes, est exclue toute intervention du Fils dans a procession du Saint-Esprit (qui procde du Pre seul quant son hypostase et a son essence).

    On pourrait objecter que cette conception introduit une dichotomie au sein de la Trinit: Pre-Fils d'une part, et Pre-Esprit d'autre part, qui spare d'une certaine faon le Fils et le Saint-Esprit et semble en tout cas porter atteinte l'union du Fils et du Saint-Esprit. Remarquons tout d'abord que la conception que dfend la Clarification encourt elle-mme une objection analogue, puisqu'elle tablit une autre dichotomie: Pre-Fils d'une part, et Esprit d'autre part et semble porter atteinte l'galit des personnes puisqu'elle confre au Fils le privilge, avec le Pre, de communiquer a nature divine a l'Esprit, tendis que l'Esprit n'a pas la proprit de communiquer la nature divine au Fils(106). Remarquons ensuite, selon la conception orientale, que le Fils et le Saint-Esprit, bien qu'ils reoivent paralllement tant leur hypostase que la nature divine sont unis entre eux et au Pre par leur nature qui est commune au trois, et aussi par le fait d'avoir tous deux dans le Pre leur origine: nous retrouvons ici le sens de la monarchie particuliment chre aux Cappadociens.

    Les considrations prcdentes concernant la Clarification montrent que celle-ci reste tributaire de la quadruple confusion sur laquelle repose la doctrine latine du Filioque: 1) celle des proprits hypostatiques avec le proprits essentielles; 2) celles des proprits hypostatiques entres elles; 3) celle du plan thologique et du plan, conomique; 4) celle de l'essence et des nergies divines.

    4. Confusion des proprits hypostatques et de proprits essentielles.

    L'ide de la Clarification (reprise a . Garrigues) selon laquelle le Saint-Esprit recevrait la nature ou l'essence divine (ou, comme le dit la Clarification: la divinit ou la divinit consubstantielle) du Pre et du Fils ou du Pre par le Fils n'chappe pas au reproche traditionnellement fait par les thologiens orthodoxes a la doctrine filioquiste de faire procder le Saint-Esprit de l'essence divine, et de confondre ainsi les proprits hypostatiques et les proprites de l'essence. La Clarification a bien conscience de se prter une telle objection, puisqu'elle cite pour s'en dfendre le IVe concile du Latran (1215): La substance n'engendre pas, n'est pas engendre, ne procde pas, mais c'est le Pre qui engendre, le Fils qui est engendre, le Saint-Esprit qui procde(107), rponse qui contourne

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    en fait l'objection puisqu'elle vite ici de dire qui fait procder le Saint-Esprit et de qui le Saint-Esprit procde. Quand a la prcision que donne la Clarification elle-mme sur sa propre conception: le fait que dans la thologie latine et alexandrine le Saint-Esprit procde () du Pre et du Fils dans leur communion consubstantielle ne signifie pas que c'est l'essence ou la substance divine qui procde en lui mais qu'elle lui est communique a partir du Pre et du Fils qui l'ont en commun, elle apparat comme une vaine tentative pour donner, en jouant sur les mots, un aspect personnaliste a une thorie qui reste en son fond essentialiste. La thorie filioquiste n'a du reste jamais affirme explicitement que le Saint-Esprit procdait de l'essence divine, mais cela est une consquence logique que les thologiens orthodoxes qui la rfutaient ont mise au jour. Si la Clarification se dmarque de a thorie filioquiste la plus stricte, c'est en semblant reconnatre que le Saint-Esprit procde du Pre seul selon l'hypostase; elle en reste a demi tributaire quand elle affirme qu'il procde du Pre et du Fils selon l'essence (ou reoit de l'un et de l'autre son essence). Rappelons que pour la thologie orthodoxe, c'est le Pre seul qui fait procder l'Esprit saint indissociablement selon l'essence (qu'il communique) et selon l'hypostase (qu'il cause), et que faire procder l'Esprit, tout comme engendrer le Fils relve d'une proprit hypostatique (et non essentielle) qui appartient au Pre seul. Si l'on admettait que le Pre et le Fils puissent, selon l'essence, en commun faire procder l'Esprit Saint, il n'y aurait aucune raison de ne pas admettre que le Pre et le Saint-Esprit puissent ensemble engendrer le Fils selon l'essence (ou, pour utiliser le langage de la Clarification, lui communiquer leur consubstantialit), ce qui serait videmment une absurdit thologique(108).

    5. Confusion des proprits hypostatiques entre elles.

    Lorsque la Clarification considre que le Saint-Esprit procde aussi du Fils, ne fut-ce que selon l'essence, elle confond les proprits hypostatiques du Pre et du Fils, puisqu'elle attribue aussi au Fils la proprit hypostatique, qui n'appartient qu'au Pre, de faire procder le Saint-Esprit. Mais cette confusion des proprits hypostatiques implique en fait une confusion de celles-ci avec les proprits de l'essence, car le Pre et le Fils ne pourraient faire procder l'Esprit en commun (communiter) ou comme un seul principe (tanquam ex uno princpio) que par une proprit qui leur est commune, ce qui ne peut tre qu'une proprit de l'essence. Derrire l'apparence personnaliste que prend la Clarification se cache donc toujours une conception essentialiste.

    6. Confusion entre le plan thologique et le plan conomique d'une part, et entre le plan de l'essence et le plan des nergies d'autre part.

    La Clarification, la suite du . Garrigues, prtend appuyer son interprtation sur des formules non seulement de Pres latins, mais des Pres alexandrins, de saint Maxime le Confesseur et de saint Jean Damascne qui semblent confirmer que le Saint-Esprit reoit la divinit consubstantielle du Pre et du Fils ou du Pre par le Fils(109). Les formules en questions ont la plupart pour but, comme l'admet d'ailleurs la Clarification d'affirmer la consubstantialit trinitaire, certaines d'entre elles visant plus prcisment a affirmer la divinit du Fils face aux ariens, les autres visant affirmer la divinit du Saint-Esprit face aux pneumatomaques. Ces formules ont un aspect essentialiste et, quand elles ne sont pas maladroites, sont pour le moins ambigus. Nanmoins, en les replaant dans leur contexte, il est possible de les interprter correctement.

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    La Clarification cite cette formule de saint Cyrille d'Alexandrie: L'Esprit procde du Pre et du Fils ( ); il est vident qu'il est de l'essence divine ( ), procdant essentiellement en elle et d'elle ( )(110), prtendant trouver en elle une justification patristique d'une communication de la divinit au Saint-Esprit partir du Pre et du Fils dans leur communion consubstantielle(111). La Clarification malheureusement spare cette formule de son contexte; il suffit de rappeler trs peu celui-ci, pour s'apercevoir immdiatement que la formule de saint Cyrille s'applique au domaine de l'conomie et non celui de la thologie: Lorsque l'Esprit Saint est envoy en nous(112), l nous rend conformes Dieu, car Il vient du Pre et du Fils: il est vident qu'Il est de l'essence divine, provenant essentiellement en elle et d'elle. En fait, l'Esprit dsigne ici non la personne de l'Esprit, mais son don, sa grce ou ses nergies, qui sont communiqus aux hommes du Pre par le Fils,ou du Pre et du Fils. Pourquoi saint Cyrille dit-il qu'il est de l'essence divine ou qu'il en provient essentiellement? Parce que la grce ou les nergies divines sont une manifestation ou un rayonnement de l'essence divine commune. On peut trouver dans les oeuvres du patriarche d'Alexandrie de nombreuses formules semblables(113), dont l'ambigut suscita d'ailleurs quelques problmes de son temps mme, puisque Thodoret de Cyr craignant que Cyrille n'eut une position filioquiste lui demanda des explications; celles-ci firent apparatre la parfaite orthodoxie de Cyrille(114). Les spcialistes s'accordent aujourd'hui reconnatre que ces formules ont un sens et une porte conomique(115). Comme l'a remarqu A. De Halleux, il apparat que dans tous les cas Cyrille s'exprime dans une vise d'conomie et non de thologie trinitaire, c'est--dire qu'il entend dsigner ce que les scolastiques appellent les missions temporelles et non les processions ternelles(116); Cyrille ne thologise jamais sur l'Esprit Saint que dans un contexte sotriologique(117), et c'est le caractre "physique"de la sotriologie alexandrine qui explique le mieux l'trange "essentialisme" de certaines dsignations que Cyrille, prolongeant le souci athanasien de l'homoousie, aime appliquer l'Esprit Saint, au point de paratre en confiner au second plan le caractre subsistant ou personnel(118). Un minent spcialise de la pense de Cyrille, le . G.-M. De Durand note dans le mme sens que, au fond, la grande proccupation de Cyrille est de mettre en relief le rattachement indfectible de l'Esprit a l'essence divine, de montrer que l'Esprit est au mme niveau que le Pre et le Fils et ne peut tre une crature; il note galement que la plupart des textes du grand Alexandrin visent dterminer la nature de l'Esprit, non Ses relations exactes avec les autres personnes(119).

    La Clarification voque aussi saint Athanase d'Alexandrie(120) et cite(121) l'un de ses textes u elle croit trouver une lgitimation patristique de sa thorie: De mme que le Fils dit: "Tout ce qu'a le Pre est a moi"(Jn 16, 15), de mme nous trouverons que, par le Fils, tout cela est aussi dans l'Esprit(122). Cette citation n'est cependant pas en mesure de jouer le rle qu'on veut lui donner: le contexte du dbut de la troisime lettre a Srapion dont elle est tire est trs clairement conomique: aussi bien avant qu'aprs ce passage, saint Athanase se rfre aux pisodes de l'criture u le Saint-Esprit est annonc puis donne par le Christ a ses disciples, et crit a la fin de la section u figure cet extrait(123): c'est du Fils que l'Esprit est donn tous et ce qu'il a appartient a Fils. Dans la section suivante il note: C'en serait assez pour dissuader tout disputeur quel qu'il soit d'appeler encore crature de Dieu [l'Esprit] qui est en Dieu, qui scrute les profondeurs de Dieu, et qui, de la part du Pre, est donn par l'intermdiaire du Fils(124). Saint Athanase a ici en vue l'Esprit communiqu ou donn aux hommes en tant que grce ou nergie, grce ou nergie qui

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    vient du Pre par le Fils. Les paroles du Christ cites par saint Athanase: Tout ce qu'a le Pre est a moi (Jn 16, 15), peuvent dsigner soit la nature divine commune, soit les nergies qui s'y rapportent; mais lorsque saint Athanase ajoute: de mme nous trouverons que, par le Fils, tout cela est aussi dans l'Esprit, il montre qu'il a en vue les biens divins attachs la nature divine commune qui sont communiqus comme nergies du Pre, par le Fils dans l'Esprit. On pourrait rapprocher ce passage d'un autre passage de la mme oeuvre, qui se situe encore plus clairement dans cette perspective conomique: Unique est la sanctification qui se fait du Pre par le Fils dans l'Esprit Saint. De mme que le Fils est monogne, ainsi aussi l'Esprit envoy et donne par le Fils est unique et non multiple, ni un parmi plusieurs, mais l'Esprit unique lui-mme. Puisque unique est le Fils, le Verbe vivant, unique aussi doit tre son action vivante et son don parfait et complet, sanctifiant et clairant, dont on dit qu'l procde du Pre parce qu'il rayonne, est envoy et donne par le Fils et que nous confessons [procdant] du Pre(125).

    Dans la mme note o elle cite saint Athanase, a Clarification se rfre, sans le citer, un passage du Trait du Sant-Esprit de Didyme l'Aveugle, prtendant qu'il coordonne[...] le Pre et le Fils par la mme prposition dans la communication l'Esprit Saint de la divinit consubstantielle(126). On voit le caractre erron de cette conclusion la simple lecture du texte de Didyme, dont, sans aucune ambigut, le sens est conomique et concerne les missions du Saint-Esprit dans le monde: S'agissant de l'Esprit de vrit qui est envoy par le Pre et qui est le Paraclet, le Sauveur, qui, lui aussi, est la vrit, dit: "Il ne parlera pas de son propre chef*, c'est--dire sans moi et sans le gr du Pre et le mien, car il ne peut tre spar de la volont du Pre ni de la mienne puisqu'il ne vient pas de lui-mme, mais qu'il vient du Pre et de moi, puisque le fait mme qu'il subsiste et parle lui vient du Pre et de moi. C'est moi qui dis la vrit, c'est--dire que j'inspire ce qu'il dit, tant entendu qu'il est l'Esprit de vnt(127).

    L'analyse des textes de Pres latins comme saint Hilaire de Poitiers, saint Ambroise de Milan et saint Lon le Grand, galement cits par la Clarification(128), permet d'aboutir aux mmes conclusions. La premire citation de saint Hilaire: Que j'obtienne ton Esprit qui est partir de toi par ton Fils unique(129) se situe trs clairement dans un contexte conomique puisqu'il s'agit de la rception de l'Esprit par le fidle qui prie Dieu de le lui donner, ce don et cette rception se faisant du Pre par le Fils. Quand a l'autre passage de saint Hilaire que cite la Clarification -Si l'on croit qu'il y a une diffrence entre recevoir du Fils (Jn 16, 15) et procder du Pre (Jn 15, 26), il est certain que c'est une seule et mme chose que de recevoir du Pre et de recevoir du Fils -, il se situe lui aussi dans un contexte conomique: ce contexte voque la rception par les hommes du Saint-Esprit en tant que grce ou nergie, l'Esprit, qui communique ses dons ou nergies aux hommes, les recevant du Fils qui lui-mme les reoit du Pre dont ils sont issus: Pour le moment, je ne prends point en considration la libert qui pousse certains se demander si l'Esprit Paraclet vient du Pre ou s'il vient du Fils. Le Seigneur en effet, ne nous a pas laisses dans le doute. A la suite des mots prcdemment cits ["Lorsque viendra le Paraclet que je vous enverrai d'auprs du Pre, l'Esprit de vrit qui procde du Pre, c'est lui qui me rendra tmoignage"(Jn 15, 26)], Il dclare: "J'ai encore beaucoup de choses vous dire, mais vous ne pouvez les porter actuellement. Lorsque viendra cet Esprit de vrit, il vous guidera vers toute la vrit. Car il ne parlera pas de lui-mme, mais il dira tout ce qu'il aura entendu et vous annoncera les ralits a venir. C'est lui qui me rendra gloire, car il recevra de mon bien pour vous le

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    communiquer"(Jn 16, 12-15). L'Esprit envoy par le Fils reoit donc galement du Fils, et il procde du Pre. Et je te le demande: Serait-ce la mme chose: recevoir du Fils et procder du Pre? Si 1' voit une diffrence entre recevoir du Fils et procder du Pre, du moins on n'hsitera pas a croire que recevoir du Fils et recevoir du Pre sont une seule et mme chose. Le Seigneur lui-mme le prcise: "l recevra de mon bien pour vous le communiquer. Tout ce qu'a le Pre est moi. Voil pourquoi j'ai dit: il recevra de mon bien pour vous le communiquer". Le Fils nous en donne ici l'assurance: c'est de lui que l'Esprit reoit ce qu'il reoit: puissance, vertu, science. Et plus haut il nous avait laiss entendre que tout cela il l'avait reu de Son Pre. Aussi nous dit-Il que tout ce qu'a le Pre est lui, et c'est pourquoi il affirme que l'Esprit recevra de son bien. l nous enseigne en outre que ce qui est reu de son Pre est reu pourtant de lui, car tout ce qu'a son Pre est son bien. Aucune divergence dans cette unit: ce qui est donn par le Pre n'est pas diffrent de ce qui est reu du Fils, et doit tre considr comme donn par le Fils(130). On peut voir clairement dans ce passage que pour saint Hilaire:

    a) L'Esprit est envoy par le Fils et reoit du Fils, mais procde du Pre.

    b) Recevoir du Fils n'quivaut pas procder du Pre.

    c) En revanche recevoir du Pre et recevoir du Fils sont une seule et mme chose.

    d) Ce que le Saint-Esprit reoit du Fils est la mme chose que ce qu'il reoit du Pre: ce sont les biens qui s'attachent la nature divine, qui nous sont communiqus comme dons par l'Esprit qui les reoit du Fils qui lui-mme les a reus du Pre. Ces biens, que dj l'poque de saint Hilaire certains Pres grecs appellent nergies et certains Pres latins oprations divines, sont plus couramment appels, en tant qu'ils nous sont communiqus, grce, charismes ou dons de l'Esprit. Dans ce texte, saint Hilaire en donne comme exemple la puissance, la perfection, la science, mais quelques chapitres plus loin il les prsente en dtail en se rfrant a saint Paul (1 Co 12, 8-12) qui crit: l y a diversit de dons, mais c'est le mme Esprit [...], diversits d'oprations, mais c'est le mme Dieu qui opre en tous (1 Co 12, 4-7). l est donc clair que l'on n'a pas ici affaire, comme le prtend la Clarification une communication de la consubstantialit divine selon l'ordre trinitaire ou une communication de la divinit par la procession, c'est--dire une communication de la nature ou de l'essence divine elle-mme au Saint-Esprit par le Fils partir du Pre.

    La Clarification propose ensuite une citation de saint Ambroise de Milan qui parat a priori plus convaincante: Le Saint-Esprit, quand il procde du Pre et du Fils, ne se spare pas du Pre, ne se spare pas du Fils(131). Ce texte est habituellement cit par ceux qui voient en l'vque de Milan un partisan de la doctrine latine du Filioque. Mais il suffit de replacer ce passage dans son contexte pour voir immdiatement que saint Ambroise situe cette affirmation dans une perspective conomique: Le Saint-Esprit n'est pas envoy comme a partir d'un lieu, ainsi que le Fils lui-mme ne l'est pas quand il dit: "Je suis sorti du Pre et venu dans le monde"(Jn 8, 42) [...]. Le Fils, ni quand il sort du Pre, ne s'loigne d'un lieu ou ne se spare comme un corps se spare d'un autre, ni, quand il est avec le Pre, n'est contenu par lui comme un corps l'est par un autre. Le Saint-Esprit lui aussi, quand il procde du Pre et du Fils (procedit a Patre et a Fi) ne se spare pas du Pre, ne se spare pas du

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    Fils(132). Saint Ambroise veut videmment montrer ici l'unit de nature des trois personnes divines; plus prcisment, il veut faire voir qu'en vertu de cette unit de nature, les trois personnes ne se sparent pas l'une de l'autre quand le Fils sort du Pre pour tre envoy dans le monde, ou quand l'Esprit Saint procde ou sort du Pre et du Fils en tant envoy par le Fils de la part du Pre(133).

    La Clarification renvoie aussi un texte de saint Lon le Grand, qui a souvent t cit par les partisans du Filioque: la troisime section de son premier sermon sur la Pentecte(134). Ce passage mrite d'tre cite et comment. Gardons-nous de penser, crit Lon, que la substance divine ait apparu dans ce qui s'est alors montr des yeux de chair. La nature divine invisible et commune au Pre et au Fils a en effet montr, sous tel signe qu'elle a voulu, le caractre de son don et de son oeuvre (muners atque opers si), mais elle a gard dans l'intime de sa divinit ce qui est propre sa substance: car le regard de l'homme, pas plus qu'il ne peut atteindre le Pre ou le Fils, ne peut davantage voir le Saint-Esprit. Dans la Trinit divine, rien, en effet, n'est dissemblable, rien n'est ingal; tout ce qu'on peut imaginer de cette substance ne se distingue ni en puissance, ni en gloire, ni en ternit (nec virtute, nec glora, nec aeternitate). Encore que, dans les proprits des personnes, autre soit le Pre, autre le Fils, autre l'Esprit Saint, autre cependant n'est pas la divinit, ni diverse la nature. S'il est vrai que le Fils unique est du Pre et que l'Esprit Saint est l'Esprit du Pre et du Fils (siquidem cum et de Patre st Flius unigenitus, et Spiritus sanctus Patris Filiique sit spiritus), il ne l'est pas a la manire d'une crature qui serait [crature] du Pre et du Fils, mais il l'est comme ayant vie et pouvoir avec l'un et avec l'autre, et comme subsistant ternellement partir de ce qu'est le Pre et le Fils (sempiterne ex eo quod est Pater Filiusque subsistens). Aussi, lorsque le Seigneur, la veille de sa Passion, promettait ses disciples l'avnement du Saint-Esprit, il leur disait: "[...] Quand il viendra, lui, l'Esprit de vrit, il vous conduira vers la vrit tout entire; car il ne parlera pas de lui-mme; mais tout ce qu'il entendra, il le dira, et il vous annoncera les choses a venir. Tout ce qu'a le Pre est a moi. Voil pourquoi j'ai dit: c'est de mon bien qu'il prendra pour vous en faire part"(Jn 16, 13, 15). l n'est donc pas vrai qu'autres soient les biens du Pre, autres ceux du Fils, autres ceux de l'Esprit Saint; non, tout ce qu'a le Pre, le Fils l'a pareillement, et pareillement l'Esprit Saint; jamais dans cette Trinit, une telle communion n'a fait dfaut, car la, avoir tout, c'est exister toujours (semper existere). Gardons-nous donc d'imaginer l nul temps, nul degr, nulle diffrence; et si personne ne peut expliquer de Dieu ce qu'Il est, que personne n'ose affirmer ce qu'Il n'est pas. Il est plus excusable, en effet, de ne pas parler dignement de l'ineffable nature que d'en dfinir ce qui lui est contraire. Aussi tout ce que les curs fervents peuvent concevoir de l'ternelle et immuable gloire du Pre, qu'ils le comprennent en mme temps insparablement et indiffremment et du Fils et de l'Esprit Saint. Nous confessons en effet que cette bienheureuse Trinit est un seul Dieu, parce que dans ces trois personnes il n'y a aucune diffrence ni de substance, ni de puissance, ni de volont, ni d'opration (nec substantiae, nec potentae, nec luntats, nec operatonis est ulla dverstas) (135).

    On peut remarquer que dans ce passage:

    a) Lon distingue trs nettement le Saint-Esprit comme personne et le Saint-Esprit comme grce ou don (ou opration, ou nergie)(136).

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    b) Cette grce que le Saint-Esprit communique aux hommes est considre comme appartenant a la nature commune aux trois personnes divines.

    c) Lon distingue au dbut de ce texte la substance (ou l'essence) de la Divinit, qui est inconnaissable, inaccessible, incommunicable, et ce qui en est le signe, la manifestation, et qui correspond, comme il dit, son don et a son oeuvre (opus, que l'on pourrait encore traduire dans ce contexte par acte ou activit), ou encore Sa puissance (vrtus, sa gloire, son ternit, ce que l'on pourrait encore appeler ses oprations (mot utilis par Lon lui-mme) ou ses nergies. On retrouve la fin du texte la distinction entre la substance et la puissance, la volont et l'opration dont Lon affirme qu'elles sont les mmes pour les trois personnes divines(137).

    d) L'affirmation que l'Esprit est l'Esprit du Pre et du Fils ne signifie nullement que le Pre et le Fils soient la cause de l'Esprit, ou que l'Esprit tienne son existence du Pre et du Fils. Cette expression est trs clairement mise en rapport avec ce que le Pre, le Fils et le Saint-Esprit ont en commun, savoir l'essence divine et les proprits et nergies qui lui appartiennent et qui la manifestent: Lon dit que l'Esprit est l'Esprit du Pre et du Fils [...] comme ayant vie et pouvoir avec l'un et avec l'autre et comme subsistant ternellement partir de ce qu'est (ex eo quod est) le Pre et le Fils.

    e) Cette expression subsistant ternellement partir de ce qu'est le Pre et le Fils n'indique pas l'origine du Saint-Esprit partir d'une cause commune constitue par le Pre et le Fils ensemble en tant que personnes(138), ni mme partir de leur nature commune; elle n'indique pas non plus que, selon la thorie de la Clarification, l'Esprit Saint recevrait du Pre et du Fils son essence; mais elle affirme que l'Esprit a ternellement la mme nature et donc les mmes proprits, la mme puissance et a mme opration ou nergie que le Pre et le Fils, ce que tout le contexte de ce passage indique de plusieurs faons. On notera que subsister ternellement partir de ce qu'est le Pre et le Fils semble pos comme un quivalent d'avoir ie et pouvoir avec l'un et avec l'autre, c'est--dire de possder les mmes biens divins attachs la mme nature divine commune. Cela est confirm par l'assimilation qui est faite plus loin entre exister toujours et avoir tout, tout dsignant les biens divins qui sont prsents comme tant les mmes pour le Pre, le Fils et le Saint-Esprit.

    f) Lon rejette par avance l'interprtation filioquiste de l'affirmation du Christ: l prendra [ou: recevra] de ce qui est Moi [ou: de Mon bien] pour vous en faire part, en soulignant que ce que le Christ dsigne comme ce qui est lui appartient galement non seulement au Pre mais au Saint-Esprit, et correspond aux biens attachs la nature divine commune qui sont manifests comme nergies ou oprations et communiqus comme dons du Pre, par le Fils dans le Saint-Esprit.

    Nous retrouvons donc chez saint Lon une conception qui s'accorde avec celle de saint Ambroise ou de saint Hilaire, et aussi avec celle de saint Athanase ou de saint Cyrille d'Alexandrie, conception qui, bien que s'exprimant comme les prcdentes en termes plus essentialistes, est galement en accord avec celle des autres Pres grecs.

    l nous semble en revanche que cette conception ne s'accorde pas avec celles de Tertullien et de saint Augustin dont la clarification la rapproche abusivement. Nous ne nous arrterons pas sur la conception de Tertullien laquelle la Clarification, la suite du . Garrigues,

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    accorde une grande importance: s'il est vrai que la pense trinitaire de Tertullien a beaucoup marqu celle de saint Augustin, on ne peut la considrer comme normative, mme pour la tradition latine, pour l raison que Tertullien a dvelopp l'essentiel de sa triadologie dans l'Adversus Praxeam l'poque , ayant adopte l'hrsie montaniste, il se situait en dehors de l'glise. Notons seulement que si les dveloppements de Tertullien, s'exprimant dans un vocabulaire fortement substantialiste, peuvent nanmoins pour une part se comprendre dans une perspective conomique(139), leur principal dfaut est de concevoir l'ordre trinitaire de l'origine des personnes sur le modle de l'ordre conomique de leur manifestation, en considrant que celui-ci reflte celui-l.

    Ce dernier dfaut se retrouve dans la triadologie de saint Augustin. Lors mme que l'vque d'Hippone conoit la procession de l'Esprit dans une perspective conomique, celle des missions, il considre que celle-ci correspond la procession ternelle et la rvle(140). De l vient l'impression que l'on prouve la lecture des textes d'Augustin qui concernent la procession du Saint-Esprit que les perspectives conomiques et thologiques sont pour lui non seulement indistinctes mais mlanges et confondues. Paraissent galement confondues, au plan thologique, la procession ternelle de l'Esprit partir du Fils avec sa manifestation ternelle par le Fils. Semblent souvent confondues aussi les proprits hypostatiques des personnes divines avec leurs proprits naturelles. En tmoigne notamment l'affirmation bien connue, immanquablement cite par la Clarification(141), que l'Esprit constitue un lien d'amour entre le Pre et le Fils, affirmation se rvle une rduction de la personne de l'Esprit au profit d'un principe impersonnel qui relve de l'essence commune, ce que confirme par ailleurs le vocabulaire que l'vque d'Hippone utilise le plus couramment dans ce contexte pour dsigner l'Esprit: societas dilectonis(142), unitas, caritas amborum(143), communis caritas atris et Filii(144), societas Patri et Filii(145). La Clarification tout en signalant que la position de Thomas d'Aquin se trouve cet gard dans la continuit de celle d'Augustin affirme sans ambages: Cette doctrine de l'Esprit Saint comme amour a t harmonieusement assume par saint Grgoire Palamas l'intrieur de la thologie grecque de l' partir du Pre seul(146) et cite ce passage, bien connu galement, de l'archevque de hessalonique: L'Esprit du Verbe trs haut est comme un indicible amour du Pre pour ce Verbe engendr indiciblement. Amour dont ce mme Verbe et Fils aim du Pre use envers le Pre: mais en tant qu'il a l'Esprit provenant avec lui du Pre et reposant connaturellement en lui(147). Une telle assimilation de la pense de saint Grgoire Palamas avec celle de saint Augustin (qui fut dj maintes fois tente auparavant tant par les partisans latins du Filioque que par les orthodoxes latinophrones) est tout fait abusive puisque saint Grgoire Palamas a en vue a communication de l'amour comme nergie divine qui se fait du Pre par le Fils (ou du Pre et du Fils) dans l'Esprit(148). Saint Augustin a quant lui en vue la personne mme de l'Esprit, dans un contexte thologique sont confondus non seulement l'essence et les personnes divines, mais encore l'essence et les nergies divines. Cette distinction de l'essence et des nergies divines, formalise par saint Grgoire Palamas mais qui tait dj prsente, d'une manire plus ou moins explicite, comme nous l'avons u, non seulement chez les Pres grecs mais chez beaucoup de Pre latins, est en revanche exclue par les principes mmes de la thologie augustinienne(149) (elle le sera galement, et d'une manire plus radicale par les prsupposs de la mtaphysique thomiste).

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    On trouve par ailleurs chez Augustin une multitude d'expressions qui tmoignent indubitablement d'une doctrine labore de la procession du Pre et du Fils (Augustin utilise trs souvent 'expression: procedit ab utroque) qui est trs troitement apparente avec ce qui sera plus tard la doctrine latine du Filioque(150) et qui en est sans aucun doute l'inspiratrice directe. La triadologie de saint Augustin se distingue nettement par l de celle de Pres latins comme saint Hilaire, saint Ambroise ou mme saint Lon le Grand et saint Grgoire le Grand. Cela nous donne l'occasion de redire que la ligne de dmarcation entre deux traditions thologiques ne se situe pas, comme le prtend la Clarification a suite du . Garrigues entre la tradition cappadocienne et une suppose tradition latino-alexandrine, mais entre la tradition reprsente par l'ensemble des Pre grecs et des Pre latins orthodoxes, et une tradition qui (si 'on exclut la position marginale de Tertullien) est reprsente par Augustin et ses disciples. Ce point n'a pas seulement t soulign par des patrologues orthodoxes(151), mais par un spcialiste catholique de la pense augustinienne comme . Hendricks, qui n'hsite pas crire que l'historien du dogme qui, venant des crits du IVe sicle, dbouche sur 'oeuvre d'Augustin constate que a ligne de rupture dans le dveloppement synthtique de la doctrine trinitaire ne se trouve pas entre Augustin et nous, mais entre lui et ses prdcesseurs immdiats(152).

    Cela nous permet de faire retour sur le passage de l'Opuscule thologique et polmique ( = Lettre arin de Chypre)(153) de saint Maxime le Confesseur, qui constitue le point de dpart de la thorie du . Garrigues et que cite la Clarification en considrant qu'il articule ensemble les deux approches -cappadocienne et latino-alexandrine- de l'origine ternelle de l'Esprit: le Pre est le seul principe sans principe (en grec ) du Fils et de l'Esprit; le Pre et le Fils sont source consubstantielle de la procession ( ) de ce mme srit(154). Nous avons montr dans une tude dtaille le caractre erron de cette interprtation(155). Pour resituer le texte de Maxime dans son contexte, rappelons que le pape Thodore Ie avait crit dans ses Lettres synodiques(156) que l'Esprit procde aussi du Fils ( ); cette affirmation avait attir la critique de quelques thologiens byzantins. Maxime avait alors pris la dfense du pape Thodore et des thologiens de son entourage et, s'appuyant sur des justifications qu'eux-mmes avaient fournies pour faire face aux attaques dont ils taient l'objet, avait montr qu'ils entendaient cette expression dans un sens orthodoxe: Sur la procession, ils [les Romains] ont amen les tmoignages des Pre latins, en plus, bien sur, de saint Cyrille d'Alexandrie dans l'tude sacre qu'il fit sur l'vangile de saint Jean. A partir de ceux-ci ils ont montr qu'eux-mmes ne font pas du Fils la Cause () de l'Esprit -ils savent, en effet, que le Pre est la Cause unique du Fils et de l'Esprit, de l'un par gnration, de l'autre par procession ()- mais ils ont expliqu que celui-ci provient () travers le Fils et montr ainsi la connexion et la non-diffrence de l'essence. [...] Voil donc ce qu'ont rpondu [ceux de Rome] au sujet des choses dont on les accuse sans raison valable. [...] Cependant, suivant ta requte, j'ai pri les Romains de traduire les [formules] qui leur sont propres afin d'viter les obscurits des points qui s'y rattachent. Mais la coutume de rdiger et d'envoyer ainsi [les Lettres synodiques] ayant t suivie, je me demande si jamais ils y accderont. Par ailleurs il y a le fait de ne pouvoir exprimer sa pense dans d'autres mots et dans une autre langue comme dans les siens, difficult que nous rencontrons nous aussi. En tout cas, ayant fait l'experience d'tre accuss, ils viendront s'en soucier(157).

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    Maxime n'entend nullement concilier ici, comme le prtend la Clarification la suite du Pre Garrigues, une tradition cappadocienne qui soulignerait que le Saint-Esprit procde ou a son ekporse () du Pre seul quant son hypostase, ou encore a le Pre comme seule origine et cause de son existence personnelle, et une tradition latino-alexandrine qui soulignerait qu'il provient () procde (procedit) du Pre et du Fils quant sa nature (ou reoit du Pre et du Fils sa consubstantialit). Maxime veut montrer que 'affirmation que le Saint-Esprit procde du Pre et du Fils est inacceptable si l'on entend par l que le Fils aussi serait la cause du Saint-Esprit car le Pre seul est sa cause; mais qu'elle est en revanche acceptable si l'on entend par la que le Saint-Esprit sort ou vient par le Fils que ce soit 1) dans le monde u il e