De La Φρόνησις à La Prudentia

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De La Φρόνησις à La Prudentia

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  • koninklijke brill nv, leiden, 4|doi 0.63/56855X-30407

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    brill.com/mnem

    De la la prudentiaSophie Aubert-Baillot

    Universit Stendhal-Grenoble 3, ufr llasic,1180 avenue centrale, 38400 Saint Martin dHres, France

    sophie.aubert@hotmail.fr

    Received: June 2012; accepted: January 2013

    Abstract

    This paper focuses on the equivalence between Greek phronesis, a very hard word to translate, and Latin prudentia. Based on the word phren, phronesis means thought, intellectual perception, sense, prudence, practical wisdom, while prudentia is derived from prouidentia, meaning ability to look ahead, forecast, foresight and also Providence. Why, although their etymological roots were apparently different, did the Romans choose the word prudentia in order to translate Greek phronesis? And how did such a translation alter the evolution of the philosophical concept of prudence in Latin culture? It seems that Cicero offers a new analysis of prudentia by dividing the term prouidentia, from which it was formed, into two parts. The prefix pro- alludes not only to Aristotelian phronesis (a virtue especially related to the future and most important in political field), but also to Stoic pro-noia (or Pro-vidence) on a cosmological level, while the Latin verb videre (to see) leads Ciceronian prudence, in ethics, towards a theoreti-cal, i.e. contemplative, wisdom (sophia), inspired by Plato.

    Keywords

    Greek and Latin philosophy Cicero prudentia phronsis prudence

    Le prsent article est n dun questionnement sur lquivalence pose dans lAntiquit entre la grecque, terme peu prs intraduisible que lon rend gnralement par prudence ou sagesse, et la prudentia latine. Ltude de leurs racines tymologiques bien distinctes (1) nous conduira examiner les origines de la traduction latine de la ainsi que les principales accep-tions du mot prudentia avant que Cicron ne procde sa remotivation philo-

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    sophique (2), en sappuyant sur la dcomposition des lments du substantif prouidentia qui lui a donn naissance. Si le prfixe pro- permet de convoquer non seulement la aristotlicienne (3)vertu tourne vers le futur et particulirement bien illustre dans le champ politiquemais aussi la - (ou Pro-vidence) stocienne, luvre sur le plan cosmologique (4), la racine de la vision (uidere) fait pencher la prudence cicronienne, dans le domaine thique, vers une sagesse () thortique, autrement dit con-templative, dinspiration platonicienne (5). Enfin, travers une analyse du De Officiis, nous tudierons les liens quentretiennent prudentia et sapientia dans la pense de lArpinate (6).

    1 Des racines tymologiques distinctes

    La constitue lune des quatre vertus fondamentales chez Platon, aux cts de la justice (), du courage () et de la modration ().1 Elle fut ensuite analyse par Aristote, notamment au livre 6 de lthique Nicomaque,2 quoiquen un tout autre sens que ne lavait fait son ma-tre, ainsi que par les penseurs du Portique, qui sur ce point hritrent en partie des analyses menes par le fondateur du Lyce.3 tymologiquement, elle est issue de la racine , qui signifie chez Homre le cur en tant que sige des passions, ou lesprit, sige de la pense.4 Elle dsigne laction de penser, la perception par lintelligence, la raison, le fait dtre sens, la sagesse. La pru-dentia, quant elle, est une drivation savante de la prouidentia ou facult de voir lavance (pro-uidere), pr-vision, pr-voyance et bien sr, Pro-vidence. Cette origine tait tout fait perue par les Latins, ou du moins par Cicron, qui y revient de nombreuses reprises au fil de ses traits.5 Pour autant,

    1 Pl. Phd. 69a-c, R. 433b-c, Lg. 631c-d, 964b, 965c-d. 2 Arist. EN 1140b20-21, 1140b4-6. Sur la question de la prudence chez Aristote, nous renvoyons

    galement Lories 1998.3 Aubenque 20044, 184-185.4 Chantraine 1968, vol. 2, 1227-1228.5 Cic. Rep. 6.1 fr. 1, apud Non. p. 60.2-4 Lindsay: Tu attends donc du dirigeant que nous

    d crivons une perspicacit sans dfaut. Cette qualit tire justement son nom du mot prvoir (Totam igitur expectas prudentiam huius rectoris, quae ipsum nomen hoc nacta est ex proui-dendo, traduction dE. Brguet), Leg. 1.60, Hort. fr. 96 (apud Non. p. 60.29-30 Lindsay), N.D. 2.58 (= SVF 1.172), Diu. 1.111. Sur le rapprochement tacite entre prudentia et prouidentia, voir encore Cic. Inu. 2.160: La prudence consiste dans la science des biens, des maux et de ce qui nest ni lun ni lautre. Elle comprend la mmoire, lintelligence, la prvoyance (Prudentia est

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    soulignent A. Ernout et A. Meillet,6 dans lusage courant la prudentia stait dtache, phontiquement comme smantiquement, de la prouidentia et avait acquis le sens large de savoir efficace, de connaissance pratique, de comptence (cf. iuris prudentia, la connaissance du droit), dexprience, de sagesse concrte,7 de savoir-faire, de sagacit (notamment dans le domaine politique).

    Pourquoi, malgr des racines en apparence diffrentes, les Romains choi-sirent-ils le terme prudentia pour traduire la ? Et quel fut limpact dune telle traduction sur lvolution, dans le monde latin, du concept philo-sophique de prudence? Dans son ouvrage consacr La prudence chez Aristote, P. Aubenque crit au sujet de cette vertu de la dlibration8 nayant de rai-son dtre que dans un monde contingent, quelle est le substitut proprement humain dune Providence dfaillante. Elle est dabord la prvision qui cherche percer un avenir obscur, parce quambigu; elle est aussi la prvoyance qui prserve lindividu des dangers. Mais si elle ntait que cela, elle serait seule-ment habilet: elle est aussi vertu en ce quelle ralise dans le monde sublu naire un peu du Bien que la divinit avait t impuissante y introduire.9 Aussi les Romains ne furent-ils pas mal inspirs, poursuit P. Aubenque, de traduire par prudentia (contraction de prouidentia, rappelons-le) la dAristote et de la tradition populaireautrement dit une vertu intellectuelle immdia-tement oriente vers laction.10

    rerum bonarum et malarum neutrarumque scientia. Partes eius: memoria, intellegentia, prouidentia, traduction de G. Achard), Part. 15. Cest nous qui soulignons.

    6 Ernout et Meillet 19594, 541.7 Sur ce plan, la prudentia connut un sort semblable celui de la sapientia. Ce concept

    subit en effet, au contact de la philosophie grecque, une volution smantique aux iiie et iie sicles avant J.-C. depuis une acception concrte, renvoyant une sagesse pratique, jusqu une acception abstraite, lie une sagesse philosophique (): cf. Garbarino 1965-1966, 253-284. Dans un clbre fragment des Annales (7.211-212 Skutsch, apud Fest. p. 432.27-30 Lindsay), Ennius distingue encore trs nettement les valeurs respectives et complmentaires de sophia et de sapientia: Et personne na vu en rve la philosophie, que nous appelons la sagesse, avant davoir commenc lapprendre (Nec quisquam sophiam, sapientia quae perhibetur, / in somnis uidit prius quam sam discere coepit, traduction dA. Arcellaschi). Par ailleurs, avant de dsigner le sage des penses hellnistiques, le sapiens, comme le prudens, et la manire du grec, tait entre autres lhomme raisonnable, dot de bon sens.

    8 Aubenque 20044, 94.9 Aubenque 20044, 95. 10 Aubenque 20044, 95.

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    2 Origines de la traduction latine de la

    La difficult est que nous ne disposons pas dacte de naissance pour la traduc-tion latineau demeurant bien tablie11de la . Sans doute celle-ci fut-elle prcoce: elle est en tout cas antrieure Cicron, qui en fait tat sans la gloser (de sorte quelle ne devait poser aucune difficult ni constituer une inno-vation personnelle), ds son premier trait, le De Inuentione (rdig vers 84-83), prcd en cela de quelques annes par lAuctor de la Rhtorique Herennius.12 Nous ignorons donc tout du patronage intellectuel sous lequel seffectua la conversion de en prudentia. Sans doute fut-ce la concidence de leurs acceptions traditionnelles qui justifia leur juxtaposition, plutt que linfluence dune cole de pense prcise. Cest ce que semble indiquer un examen des occurrences de prudentia chez Cicron,13 qui ancra dfinitivement ce terme dans la langue philosophique latine: pour autant, lArpinate naurait-il pas lui-mme procd une remotivation de ce mot en sappuyant sur la dcomposi-tion des lments du substantif prouidentia qui lui avait donn naissance? Et cette opration dinspiration cratylique, destine retrouver dans sa propre langue la vrit premire des thories grecques de la , naurait-elle pas abouti reproduire, au fil de ses traits, la polysmie de cette notion ainsi que la multiplicit de ses hritages philosophiques?

    Ds son premier ouvrage, le De Inuentione, rdig alors quil ntait quun puer aut adulescentulus,14 Cicron, en voquant le beau (honestum), autre-ment dit ce que lon recherche, totalement ou en partie, pour ses qualits propres15 (cest--dire la vertu, uirtus), subdivise celui-ci en quatre parties: la

    11 Ce nest pas le cas de la vertu de modration ou , tantt rendue en latin par modestia, tantt par temperantia, tantt par moderatio, tantt par leur combinaison. Sur lemploi de modestia, voir Rhet. Her. 3.3, 3.10, Cic. Inu. 2.159, Hort. fr. 110, Fin. 2.51, 5.36, 5.67, Off. 3.118, 1.142 (o la modestia traduit non la , mais l). Sur le couple temperantia/modestia, auquel se joint parfois la moderatio, voir Cic. Deiot. 26 (o ce couple dfinit la frugalitas), Inu. 2.164, Leg. 1.50, Fin. 2.60 (+ moderatio), 2.73, 4.18-19, Tusc. 3.16 (+ moderatio), 4.36 (o la moderatio, la modestia et la temperantia se rsument dans la vertu de frugalitas), Off. 1.15 (= F 103 Van Straaten = T 56 Alesse), 1.46, 1.93 (= F 107 Van Straaten = T 72 Alesse), 1.121, 3.116 (+ moderatio). Sur le couple moderatio/modestia, voir enfin Cic. Phil. 2.10, Off. 1.15